Projet Pilote Laines – Défi Normand : deux années pour redonner une valeur à la laine normande
Il y a deux ans, la Région Normandie décidait de soutenir notre projet Laines – Défi Normand.

À première vue, le sujet pouvait sembler surprenant. Pourquoi consacrer du temps, de l’énergie et des moyens à une matière que beaucoup considèrent aujourd’hui comme un simple sous-produit de l’élevage ?
Pourtant, derrière chaque toison se cache bien plus qu’une fibre. Il y a une race locale, un élevage, un territoire, des paysages, des savoir-faire et des générations d’éleveurs qui ont contribué à façonner le patrimoine agricole normand.
Lorsque la Région Normandie a choisi de nous accompagner, elle n’a pas seulement soutenu un projet autour de la laine. Elle a également encouragé une réflexion plus large sur la valorisation des ressources locales. Cette démarche interrogeait à la fois l’avenir des races ovines normandes et la place que peut encore occuper la laine dans une économie plus responsable, plus locale et plus cohérente.
Aujourd’hui, alors que ce projet pilote touche à sa fin, je mesure le chemin parcouru. Ces deux années ont été riches en rencontres, en expérimentations, en découvertes et parfois même en remises en question. Elles ont surtout permis d’apporter des réponses concrètes à des questions que de nombreux éleveurs se posaient depuis longtemps.
Quand la laine est devenue un déchet
Il y a encore quelques décennies, la laine constituait une richesse pour les exploitations agricoles.
Sa vente participait à l’équilibre économique des fermes et faisait vivre toute une chaîne de métiers : tondeurs, laveurs, filateurs, tisserands, bonnetiers, matelassiers et artisans.
Puis les habitudes de consommation ont évolué.
Parallèlement, l’apparition massive des fibres synthétiques, la mondialisation des échanges et la disparition progressive des outils de transformation français ont profondément bouleversé la filière.
Peu à peu, la laine a perdu sa valeur.
Aujourd’hui, dans de nombreux élevages, le produit de la vente des toisons ne couvre même plus les frais de tonte. Certaines sont laissées au tondeur lorsqu’il accepte encore de les récupérer. D’autres sont utilisées comme paillage ou simplement stockées faute de débouchés.
Pourtant, nous parlons d’une matière naturelle, renouvelable, biodégradable et produite localement chaque année.
Comment une ressource aussi vertueuse a-t-elle pu perdre autant de valeur ?
C’est précisément cette question qui a marqué le véritable point de départ de notre réflexion.
Une laine normande qui voyage plus que ses moutons
La période du Covid a joué un rôle important dans cette prise de conscience.
Comme beaucoup de citoyens, nous avons commencé à nous interroger davantage sur les circuits mondialisés et sur la dépendance de nos territoires à des chaînes de transformation parfois très éloignées.
À cette période, plusieurs reportages ont montré des hangars remplis de laine française stockée dans les ports avant d’être exportée vers l’autre bout du monde.
Ces images ont profondément marqué les esprits.
En effet, elles révélaient une réalité largement méconnue du grand public.
Après la tonte, une grande partie des laines françaises rejoint les circuits internationaux du négoce. Les toisons sont regroupées, revendues puis expédiées à plusieurs milliers de kilomètres de leur lieu de production afin d’être lavées et transformées.
Au fil de ce parcours, les fibres sont mélangées à d’autres laines provenant du monde entier.
Dès lors, leur origine devient difficile à identifier.
Progressivement, le lien avec les élevages disparaît et l’histoire de la fibre se perd.
Pour nous, éleveurs engagés dans la préservation des races normandes, cette situation soulevait de nombreuses interrogations.
Quel est l’impact environnemental de ces milliers de kilomètres parcourus ?
Comment connaître précisément les procédés utilisés pour laver et transformer ces fibres ?
Comment parler de ressource locale lorsque sa transformation se déroule à l’autre bout du monde ?
Et surtout, comment accepter qu’une laine produite dans les prés normands perde totalement son identité avant de revenir sur nos marchés ?
Ces questionnements ont donné naissance au Projet Pilote Laines – Défi Normand.

Le Projet Pilote Laines – Défi Normand
L’objectif n’était pas de créer immédiatement une nouvelle filière industrielle.
Il s’agissait avant tout de mieux connaître les laines normandes.
Nous souhaitions identifier leurs qualités, comprendre leurs limites et découvrir les débouchés les plus adaptés à chaque type de fibre.
Cette phase d’observation était indispensable pour construire une démarche solide et réaliste.
Grâce au soutien de la Région Normandie, nous avons pu consacrer deux années à cette phase d’exploration qui manque souvent aux projets innovants.
Cette confiance a été essentielle.
Elle nous a permis de prendre le temps de chercher, de tester, d’analyser et parfois même de nous tromper pour mieux avancer.
Les fibres ont été observées, comparées et testées dans différents procédés de transformation.
En parallèle, les échanges avec des filatures, des feutriers, des artisans, des fabricants de literie et des spécialistes du textile nous ont permis d’acquérir une connaissance beaucoup plus fine de cette matière.
Deux rapports techniques ont également été réalisés afin de constituer une base de connaissances sur les laines des races normandes.
Avant de construire une filière, il faut connaître sa matière première.
Et c’est précisément ce que ce projet pilote nous a permis de faire.
Une mobilisation qui dépasse nos attentes
L’un des résultats les plus encourageants concerne l’implication des éleveurs.
Lorsque nous avons commencé cette démarche, les volumes collectés restaient modestes.
Au fil des mois, la dynamique a pris une ampleur inattendue.
Près de cinq tonnes de laine brute ont été mobilisées durant le projet. Après lavage, cela représente environ près de 3 tonnes de laine valorisable.
Mais au-delà des chiffres, c’est surtout l’évolution des mentalités qui est remarquable.
De nombreux éleveurs se sont remis à regarder leurs toisons autrement.
Le tri des laines est devenu un sujet de discussion.
La qualité des fibres suscite davantage d’intérêt.
Certains souhaitent désormais participer activement à cette nouvelle dynamique.
Pour moi, c’est probablement l’un des plus beaux résultats du projet.

Les races normandes : un patrimoine vivant
Au cœur de cette aventure se trouvent trois races emblématiques de notre territoire : le Cotentin, l’Avranchin et le Roussin de la Hague.
Ces races participent à l’entretien des paysages, à la biodiversité et à la richesse de notre patrimoine agricole.
Leurs qualités bouchères sont largement reconnues.
Leurs laines restaient pourtant largement méconnues.
Très rapidement, les essais ont démontré qu’il n’existe pas une laine normande mais plusieurs laines normandes.
L’Avranchin se distingue par ses qualités remarquables pour la filature. Historiquement reconnue comme l’une des meilleures laines françaises, elle a confirmé son potentiel au cours des expérimentations.
Le Roussin de la Hague présente des caractéristiques intéressantes pour des fils résistants et certains usages techniques.
Quant au Cotentin, sa laine ouvre des perspectives prometteuses dans les domaines de la literie.
Comprendre cette diversité constituait l’un des enjeux majeurs du projet.
L’OSCAR, gardien des races normandes
Cette aventure n’aurait jamais été possible sans le travail de l’OSCAR, l’Organisme de Sélection des races ovines Cotentin, Avranchin et Roussin de la Hague.
Depuis plusieurs décennies, l’OSCAR accompagne les éleveurs dans la préservation, l’amélioration et la promotion de ces races à petits effectifs.
Par ailleurs, le Projet Pilote Laines – Défi Normand est venu compléter cette mission en apportant une meilleure connaissance des laines produites par ces animaux.
Car préserver une race, c’est aussi valoriser les ressources qu’elle produit.

Deux années d’essais et de découvertes
Le soutien de la Région Normandie nous a permis d’expérimenter sans idée préconçue.
Au fil des essais, certaines découvertes se sont révélées particulièrement surprenantes.
Des fibres cassantes, peu adaptées à la filature traditionnelle, ont montré un potentiel intéressant pour la fabrication de tapis de sport.
Là où nous pensions trouver une limite, nous avons finalement découvert un débouché.
Les pelotes d’Avranchin
La laine d’Avranchin a rapidement confirmé son excellente aptitude à la filature.
Les premiers essais réalisés avant même le lancement du projet pilote laissaient déjà entrevoir son potentiel. Grâce au soutien de la Région Normandie, nous avons pu poursuivre ces travaux et les approfondir.
Et parce que nous avions du fil nous avons pu développer des essais en tissage et tricotage artisanal.
Du Roussin de la Hague aux premières chaussettes
Parallèlement, les essais réalisés sur la laine de Roussin de la Hague ont ouvert d’autres perspectives.
Sa fibre a démontré un réel potentiel pour la fabrication de fils résistants destinés notamment aux chaussettes.
Ces travaux ont permis le développement des premiers fils spécifiques issus de cette race.
Par la suite, une première série de chaussettes verra le jour.
Au-delà du produit lui-même, cette réalisation a constitué une preuve concrète de la capacité des laines normandes à répondre à des usages du quotidien.
La qualité 5 étoiles du Cotentin dans les couettes et les oreillers
Clairement la literie de luxe a de quoi faire les yeux doux à notre cotentin, si fragilisé en ce moment dans ces effectifs.
Les produits développés ont convaincu tant les professionnels du secteur que les consommateurs qui me parlent encore des nuits fabuleuses qu’ils partagent avec notre mouton normand.
Quand le feutre révèle de nouvelles possibilités
De plus, le travail autour du feutre a apporté son lot de découvertes.
Le mélange des laines d’Avranchin et de Roussin a donné naissance à un matériau souple, résistant et confortable.
Très rapidement, cette matière s’est révélée particulièrement adaptée à la fabrication de semelles.
Ces essais ont également confirmé l’intérêt de ne pas considérer les races séparément mais de rechercher des complémentarités entre leurs fibres.
Ainsi, chaque expérimentation a permis d’améliorer notre compréhension des laines normandes.
Une diversité de débouchés
L’un des enseignements majeurs du projet est qu’il n’existe pas une seule manière de valoriser la laine.
Chaque fibre possède ses qualités, ses contraintes et ses usages privilégiés.
Au fil des expérimentations, nous avons exploré de nombreuses pistes : la filature, le feutre, la literie, l’isolation, le paillage agricole, mais aussi des applications plus spécifiques.
Certaines orientations ont rapidement confirmé leur pertinence.
D’autres ont nécessité davantage d’essais.
Quelques-unes nous ont même surpris.
Cette diversité constitue aujourd’hui l’une des grandes forces des laines normandes.
Là où certaines fibres excellent dans la fabrication de fils à tricoter ou de chaussettes, d’autres se révèlent particulièrement intéressantes pour le confort, le feutrage ou encore l’aménagement intérieur.
Le projet a ainsi confirmé qu’il n’existe pas une valorisation unique de la laine, mais une complémentarité de solutions permettant de tirer le meilleur parti de chaque race et de chaque type de fibre.


La plus belle découverte : les consommateurs sont prêts
Les nombreux salons, foires et événements auxquels nous avons participé ont permis de confronter nos hypothèses à la réalité du terrain.
Très vite, une tendance forte s’est dégagée.
Derrière chaque produit, les consommateurs recherchent aujourd’hui davantage qu’une simple matière première.
Ils souhaitent connaître la race qui a produit la laine, découvrir les élevages, comprendre le parcours de la fibre et identifier les personnes qui participent à sa transformation.
Par ailleurs, cette curiosité est particulièrement encourageante.
Plus encore, de nombreux visiteurs nous ont confié être prêts à payer davantage pour un produit dont l’origine est clairement identifiée.
La traçabilité est devenue une véritable valeur ajoutée.



Une aventure collective tournée vers l’avenir
Bien sûr, les pelotes, les chaussettes, les semelles ou encore les différents prototypes développés constituent des résultats concrets dont nous pouvons être fiers.
Mais la véritable réussite de cette aventure est sans doute ailleurs.
Elle réside dans le changement de regard porté sur la laine normande.
Aujourd’hui, cette matière n’est plus seulement considérée comme un sous-produit de l’élevage.
Elle redevient progressivement une ressource.
Une ressource capable de créer de la valeur, de soutenir les élevages qui préservent les races normandes et de contribuer à la construction d’une filière locale porteuse de sens.
Le plus beau résultat de ces deux années est peut-être là.
Aujourd’hui, les éleveurs s’intéressent à nouveau à leurs toisons et à leur qualité.
Dans le même temps, les consommateurs recherchent davantage de produits locaux, traçables et porteurs de sens.
De leur côté, plusieurs partenaires souhaitent poursuivre les expérimentations engagées.
Cette dynamique collective continue ainsi de grandir et d’ouvrir de nouvelles perspectives.
Je tiens à remercier très sincèrement la Région Normandie pour la confiance qu’elle nous a accordée dès le début de cette aventure.
Soutenir un projet pilote, c’est accepter une part d’incertitude.
C’est croire qu’une idée mérite d’être explorée même lorsque toutes les réponses ne sont pas encore connues.
Grâce à cet accompagnement, nous avons pu acquérir des connaissances inédites sur les laines normandes, développer de nouveaux débouchés, mobiliser les éleveurs et démontrer que cette ressource possède un véritable potentiel.
Merci également à l’OSCAR, aux éleveurs, aux artisans, aux partenaires techniques et à toutes les personnes qui ont partagé leurs compétences, leurs idées et leur enthousiasme.
Deux années se terminent aujourd’hui.
Mais ce projet a surtout permis d’ouvrir de nouvelles perspectives.
L’avenir de la laine normande reste à écrire.
Et pour la première fois depuis longtemps, nous avons de bonnes raisons d’être optimistes.
Aurélie Bourassin
Laines sous les Pommiers
https://lainessouslespommiers.fr







